Luc Rémont face à Macron : l’atome, le chaos et la stratégie

Jean Frantzdy
74 Views
9 Lecture minimale

Dans le labyrinthe énergétique français, entre revirements politiques, contraintes européennes et intérêts industriels, Luc Rémont incarne une rare stabilité stratégique face à un président aux convictions fluctuantes.

La politique énergétique française a traversé, ces dernières décennies, une série de revirements et de contradictions, reflétant les tensions entre ambitions nationales, contraintes européennes et réalités industrielles.
Au cœur de cette dynamique complexe se trouvent Emmanuel Macron, président de la République, et Luc Rémont, président-directeur général d’Électricité de France (EDF) de 2022 à 2025.
Leurs parcours et visions respectifs illustrent les défis auxquels est confrontée la France dans le domaine du nucléaire.

Contexte historique et législatif

La France, historiquement pionnière dans le domaine nucléaire, a vu sa politique énergétique évoluer au gré des gouvernements et des influences européennes.
En 2010, la loi NOME (Nouvelle Organisation du Marché de l’Électricité) ouvre le secteur à la concurrence, tout en imposant à EDF de revendre une part de sa production nucléaire à bas prix à ses concurrents via le mécanisme de l’ARENH (Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique). Ce système, maintenu jusqu’en 2025, a contribué à fragiliser EDF en l’empêchant de valoriser pleinement sa production.

En 2015, sous la présidence de François Hollande, la loi sur la transition énergétique engage une baisse de la part du nucléaire dans le mix électrique de 75 % à 50 % d’ici 2025. Cette orientation, influencée par les Verts, traduit une volonté politique de transition vers les énergies renouvelables.

Les revirements de la politique nucléaire sous Emmanuel Macron

Élu en 2017, Emmanuel Macron s’inscrit dans la continuité de cette politique antinucléaire, confirmant en 2018 la fermeture de la centrale de Fessenheim.
Mais à partir de 2021, face à la crise énergétique, aux tensions sur le gaz russe, et aux alertes sur les risques de blackout, Macron opère un virage stratégique : en février 2022, il annonce la construction de six nouveaux réacteurs EPR2 et la prolongation du parc existant. Ce revirement spectaculaire tranche avec ses prises de position antérieures et révèle une gestion davantage soumise à l’urgence politique qu’à une vision stable.

Luc Rémont : un parcours marqué par la constance et la vision

Né à Nancy en 1969, Luc Rémont est diplômé de l’École polytechnique et de l’ENSTA Paris. Après avoir travaillé au sein de la Direction générale de l’armement (DGA), il rejoint le ministère de l’Économie en 1996, puis le Trésor. Il supervise des dossiers d’envergure comme l’introduction en Bourse d’EDF ou les privatisations d’ADP et d’Areva.

En 2007, il entre dans le secteur privé chez Merrill Lynch, puis rejoint Schneider Electric où il prend des responsabilités mondiales. À chacune de ses étapes, il est reconnu pour sa stabilité, sa capacité de négociation et sa vision de long terme. Nommé PDG d’EDF en 2022, il hérite d’un groupe fragilisé, endetté, et soumis à une régulation qu’il ne contrôle pas.

Le labyrinthe énergétique : entre marché, taxes et injonctions

À son arrivée, Rémont se retrouve enfermé dans une architecture schizophrène :

  • L’ARENH : EDF obligé de vendre à perte une partie de sa production à ses concurrents.
  • La loi NOME : pensée pour ouvrir la concurrence, elle désorganise le marché.
  • Le TURPE : tarif d’acheminement de l’électricité, toujours en hausse, fixé par la CRE.
  • L’Accise et la CTA : deux taxes qui alourdissent les factures sans rapport avec les coûts de production.
  • Le prix marginal européen : EDF vend de l’électricité bas carbone, mais le prix est fixé selon le coût du gaz.

Ce système crée un décalage absurde : EDF, censé être le pilier de la souveraineté énergétique française, vend parfois moins cher à ses concurrents qu’à ses propres clients. Pendant ce temps, l’État lui demande de financer six nouveaux EPR et de maintenir un parc vieillissant.

Ce qu’en dit Luc Rémont lui-même

Lors de son audition à l’Assemblée nationale devant la Commission des Affaires étrangères, six mois avant son départ, Luc Rémont a clairement exposé cette contradiction. Il déclare que :

« La France dispose d’un atout considérable avec son parc nucléaire, mais pour que cet atout devienne un levier stratégique, encore faut-il que l’environnement réglementaire et économique permette à EDF de jouer pleinement son rôle. »

Face aux députés, il insiste sur le manque de cohérence entre les objectifs politiques affichés et les moyens réels laissés à EDF.
Interrogé sur la dépendance énergétique européenne vis-à-vis du gaz américain liquéfié (GNL), il affirme :

« Nous devons collectivement, au niveau européen, construire une stratégie qui repose sur nos forces propres. Le nucléaire en fait partie. Mais cela suppose une régulation adaptée, des règles de marché qui permettent l’investissement, et une cohérence industrielle. »

Rémont ne conteste pas les règles européennes : il les accepte, les maîtrise, et cherche à les infléchir. Il évoque la nécessité de créer un bloc pro-nucléaire structuré au sein de l’UE, non pas pour provoquer Bruxelles, mais pour reconstruire une souveraineté énergétique concertée. EDF, dit-il, ne peut pas porter seule le poids de la transition, et la France ne pourra assumer son leadership que si une logique continentale soutient cette ambition.

Deux visions irréconciliables

Luc Rémont accepte les règles européennes, non par soumission, mais par stratégie. Il comprend que la souveraineté française ne pourra exister sans repositionner le nucléaire au cœur de la politique énergétique européenne.
C’est pourquoi il milite pour la formation d’un bloc pro-nucléaire au sein de l’Union – avec la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie – et pour la fin de l’ARENH en 2025.

Cette approche rationnelle s’oppose frontalement à la posture de Macron, tiraillé entre :

  • La nécessité d’afficher un verdissement de la politique publique ;
  • La pression budgétaire pour limiter les prix de l’électricité ;
  • Et l’exigence de souveraineté affichée dans les discours.

Luc Rémont, lui, avance sans contradictions. Il ne cherche ni popularité, ni punchlines, mais la cohérence. Là où Macron gouverne à l’image, lui dirige à la boussole.

Le contraste : la stabilité du stratège face à la nervosité du politique

Le parcours de Luc Rémont est marqué par la constance, la compétence technique, et une forme de stoïcisme dans l’action. Celui d’Emmanuel Macron semble quant à lui épouser les courbes du temps médiatique : un jour nucléaire, le lendemain vert ; un jour libéral, le lendemain interventionniste. Cette versatilité affaiblit la lisibilité de la stratégie française, surtout dans un secteur aussi structurant que l’énergie.

Certains observateurs estiment que Macron aurait pu être tenté par l’aura d’un homme comme Rémont – mais ce dernier, fidèle à lui-même, n’a jamais joué les hommes de cour. Il aura quitté EDF en mars 2025, après avoir posé les bases d’une relance nucléaire européenne, sans tapage, sans effusion, mais avec une ligne claire.

Donc

Dans un monde soumis aux chaos énergétiques, à la pression climatique et à l’instabilité géopolitique, Luc Rémont aura incarné ce que la France n’a plus : la stabilité dans la durée, l’intelligence stratégique, la souveraineté sans populisme.
Face à une politique souvent guidée par les sondages et les contradictions internes, il a montré qu’un chef d’entreprise peut faire mieux qu’un président quand il s’agit de garder le cap.

SOURCELIEN
EDFhttps://www.edf.fr/collectivites/faq-collectivites/electricite-gaz-bien-preparer-son-appel-d-offre/taxes-et-normes-du-marche-de-l-electricite/qu-est-ce-que-la-loi-nome-nouvelle-organisation-du-marche-de-l-electricite
-TURPE
https://www.edf.fr/collectivites/faq-collectivites/electricite-gaz-bien-preparer-son-appel-d-offre/taxes-et-normes-du-marche-de-l-electricite/qu-est-ce-que-le-turpe-tarif-d-utilisation-des-reseaux-publics-d-electricite
-ACCISE
https://www.edf.fr/collectivites/faq-collectivites/electricite-gaz-bien-preparer-son-appel-d-offre/taxes-et-normes-du-marche-de-l-electricite/qu-est-ce-que-l-accise-sur-l-electricite
-CTA
https://www.edf.fr/collectivites/faq-collectivites/electricite-gaz-bien-preparer-son-appel-d-offre/taxes-et-normes-du-marche-de-l-electricite/qu-est-ce-que-la-cta-contribution-tarifaire-d-acheminement
AREHN
https://www.edf.fr/entreprises/electricite-gaz/le-benefice-arenh#:~:text=Qu’est%2Dce%20que%20l,fix%C3%A9es%20par%20les%20pouvoirs%20publics.
POLITICOhttps://www.politico.eu/article/how-france-first-doom-nuclear-ceo-luc-remont-edf/
YOUTUBEhttps://www.youtube.com/watch?v=orth6bJGwcMhttps://www.youtube.com/watch?v=666Peexw7Cs
FIGAROhttps://www.youtube.com/watch?v=M1lJ_e2_TPo
Optima-Energiehttps://www.optima-energie.fr/blog/actualites/fin-arenh/
LegiFrancehttps://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000031044385
Wikipédiahttps://fr.wikipedia.org/wiki/Luc_R%C3%A9mont
Suivre
J. Frantzdy est un analyste politique et géopolitique, fondateur de Hume.Media et créateur du concept Sentinélisme, mais il se décrit comme Filostreamer. Avec son style sarcastique et cynique, il décrypte l’actualité sans concession, mêlant ironie mordante et rigueur analytique. Actif sur TikTok (226K abonnés) et d’autres plateformes, il aborde des sujets complexes avec une approche stratégique et stoïque, s’appuyant sur le rapport de force comme clé de lecture du monde. Ses vidéos oscillent entre humour noir et réflexion profonde, tout en incitant à penser par soi-même. Créateur du format MVM4, il déconstruit les discours dominants avec une grille d’analyse en quatre mouvements : Observation, Identification, Fragmentation, Association/Défragmentation. Sa maxime : "On va tous mourir, oui, mais pas tout de suite."
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire