Nogi, Gopi et la Biopolitique

Jean Frantzdy
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Michel Foucault, dans son cours du 17 mars 1976, expliquait que le pouvoir moderne ne se limite plus à régner par la force ou par la loi. Il gère, sélectionne et optimise la vie. L’État ne se contente plus de punir ou de récompenser, il trie, hiérarchise et décide qui mérite d’être protégé et amélioré, et qui doit être laissé en marge.

Cette mutation du pouvoir produit un racisme d’État, non plus basé sur la simple suprématie ethnique, mais sur une logique de gestion des populations. Pour garantir la santé du “corps social”, il faut distinguer une population légitime, à protéger et à faire croître, et une population nuisible ou inutile, à neutraliser ou à exclure. Ce racisme ne s’exprime plus à travers des lois ségrégationnistes visibles, mais à travers des politiques de santé, d’urbanisme, d’éducation et d’immigration qui définissent qui peut prospérer et qui sera biologiquement laissé pour compte.

Sous Trump II, cette dynamique prend une ampleur inédite avec Make America the Biopower. L’Amérique ne veut plus seulement être une puissance militaire et économique, elle veut contrôler l’accès aux innovations biotechnologiques et médicales, et donc l’évolution humaine elle-même. Il ne s’agit plus d’une domination par la guerre ou par le commerce, mais par la régulation du vivant. Ce n’est plus une question de nationalité ou de couleur de peau. L’avenir sera déterminé par la compatibilité avec le progrès technocapitaliste, et cette sélection dessine une nouvelle fracture dans l’humanité.

Dans ce nouvel ordre biopolitique, une nouvelle distinction apparaît entre ceux qui sont biologiquement intégrés et valorisés et ceux qui sont exclus du futur. Les Gopis sont les individus acceptés par le Biopower. Ils ont accès aux avancées médicales, aux augmentations physiques et cognitives, aux soins de pointe qui prolongeront leur vie et optimiseront leurs capacités. Ils ne sont pas seulement des privilégiés économiques, ils sont les élus de l’optimisation biotechnologique. À l’inverse, les Nogis sont les exclus du système. Ce ne sont plus seulement des pauvres ou des minorités ethniques. Ce sont ceux qui, pour une raison ou une autre, sont jugés incompatibles avec l’avenir technocapitaliste. Ils n’ont pas accès aux traitements révolutionnaires, aux améliorations biologiques, ni aux infrastructures qui garantiront aux Gopis une longévité accrue et une supériorité physique et intellectuelle. Ils ne sont pas nécessairement persécutés. Ils sont simplement abandonnés, condamnés à une obsolescence biologique programmée.

Foucault avait déjà montré que le racisme d’État ne repose pas uniquement sur la violence. Il se manifeste par la gestion différenciée de la vie et de la mort. Ceux qui sont jugés compatibles avec le système bénéficient d’une protection renforcée et de conditions de vie optimisées. Ceux qui en sont exclus sont progressivement délaissés, considérés comme indésirables, voire nuisibles à l’ordre social. C’est exactement ce que Trump applique dans sa politique migratoire avec la détention de 30 000 migrants à Guantanamo. Il ne dit pas qu’il veut les exterminer. Il les traite comme un problème à gérer, comme une anomalie dans un système qui cherche à s’optimiser. Il les place dans un espace d’abandon, où l’État ne leur reconnaît plus de valeur, où leur existence même devient un fardeau plutôt qu’une donnée à intégrer.

Mais cette fracture ne se limite pas aux Gopis et aux Nogis. À l’intérieur de cette nouvelle stratification du pouvoir, une autre distinction se dessine entre ceux qui créent et contrôlent le Biopower et ceux qui s’y soumettent. Les Technomanciens sont ceux qui détiennent la clé du système, qui fabriquent les innovations, définissent les standards et imposent les règles du futur. Ce sont les architectes du progrès, ceux qui façonnent l’humanité à leur image. Les Technodépendants, en revanche, ne font que suivre, incapables d’influer sur le système qui les gouverne. Ils peuvent être des Gopis, protégés mais soumis aux décisions des élites technologiques, ou des Nogis, totalement exclus du système et condamnés à une existence obsolète.

Dans ce modèle, Trump et les élites technologiques américaines veulent bâtir un monde où seuls les Technomanciens-Gopis auront accès aux avancées du Biopower. Ce sont eux qui décideront qui peut évoluer et qui restera biologiquement inférieur. Les Technodépendants-Gopis bénéficieront du système, mais sans avoir de contrôle sur leur propre avenir. Les Technomanciens-Nogis, s’ils existent encore, seront traqués comme des ennemis du progrès, des dissidents à éliminer ou à neutraliser. Quant aux Technodépendants-Nogis, ils ne seront même plus un sujet d’attention. Ils seront relégués à la marge, enfermés dans des enclaves de pauvreté et de maladies, devenant une population spectrale dont l’existence n’aura plus d’importance pour les maîtres du Biopower.

Cette organisation du pouvoir n’est pas une dystopie lointaine. C’est une mutation déjà en cours. Le racisme n’a pas disparu, il a simplement changé de forme. Ce n’est plus une question de génétique ou de culture, mais de compatibilité avec un système économique et technologique qui ne tolère plus l’inutile, le fragile, l’inadapté. Ceux qui ne peuvent pas suivre ne seront pas massacrés. Ils seront laissés pour compte, comme une anomalie statistique dans un modèle d’optimisation totale.

Le projet de Trump ne consiste pas simplement à fermer les frontières ou à expulser des migrants. Il veut redessiner l’humanité en fonction des standards du Biopower. Il ne cherche plus à gouverner les populations, mais à trier celles qui ont un avenir et celles qui seront biologiquement dépassées. C’est la fin de la simple gestion politique des nations. Nous entrons dans l’ère du Biopanoptique, où chaque individu sera évalué, surveillé et classé non pas selon sa citoyenneté ou son origine, mais selon sa capacité à s’intégrer dans un système où seuls les Gopis auront le droit d’évoluer.

Le futur ne sera pas une guerre entre pays. Ce sera une guerre entre ceux qui maîtrisent la technologie du vivant et ceux qui en seront exclus. Trump, Musk, la Silicon Valley et l’État profond américain ne se contentent pas d’imaginer cette société. Ils sont en train de la construire.

Comment tout s’imbrique ?

La relation entre ces deux axes crée une nouvelle stratification des sociétés technoforcistes :

Technologie / BiopowerMaîtrise la technologie (Technomancien)Dépend de la technologie (Technodépendant)
Optimisé et intégré (Gopi)Les Maîtres du Monde : Ceux qui créent et contrôlent à la fois la technologie et le biopouvoir. Ex : les élites transhumanistes, les dirigeants des biotechs, les super-riches de la Silicon Valley.Les Favorisés : Ils ne comprennent pas forcément le système, mais ils en bénéficient pleinement. Ex : Classes moyennes supérieures technophiles, citoyens ultra-connectés du futur.
Exclu et obsolète (Nogi)Les Réprouvés du Savoir : Ils comprennent le système mais en sont exclus. Ex : Hackers marginaux, chercheurs dissidents, peuples “intelligents” mais rejetés du Biopower.Les Oubliés du Progrès : Ceux qui ne comprennent pas la technologie et sont biologiquement laissés pour compte. Ex : Migrants, classes précaires, populations rurales “inutiles”.

Définitions : 

  • NOGI (No-Gene-Integration) : Le Nogi est une discrimination structurelle basée non pas sur l’origine ethnique ou nationale, mais sur la capacité d’un individu à s’intégrer dans un système technologique et économique optimisé. Il désigne le rejet des individus jugés “incompatibles” biologiquement, technologiquement ou économiquement avec un modèle de société avancé.

    🔹 Étymologie et associations :
    NO = Refus, exclusion.
    GI = Gène, génétique, mais aussi “General Integration” (intégration générale au système).

    Fait écho à Nimby (Not In My Backyard) et Yimby (Yes In My Backyard), qui désignent un rejet ou une acceptation en fonction de l’intérêt personnel.
  • GOPI (Gene-Optimized, Progressively Integrated) : Le Gopi est l’individu ou le groupe social qui bénéficie pleinement des avancées technologiques et biopolitiques, car il est perçu comme compatible, optimisé et intégré dans le modèle économique dominant.


🔹 Étymologie et associations :
GO = Progression, acceptation, avancée.

PI = Progressive Integration ou Post-Industrial (faisant référence aux sociétés ultra-technologiques).

Il fait écho à “GOP” (Grand Old Party, parti républicain américain) qui porte une connotation élitiste et conservatrice.

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J. Frantzdy est un analyste politique et géopolitique, fondateur de Hume.Media et créateur du concept Sentinélisme, mais il se décrit comme Filostreamer. Avec son style sarcastique et cynique, il décrypte l’actualité sans concession, mêlant ironie mordante et rigueur analytique. Actif sur TikTok (226K abonnés) et d’autres plateformes, il aborde des sujets complexes avec une approche stratégique et stoïque, s’appuyant sur le rapport de force comme clé de lecture du monde. Ses vidéos oscillent entre humour noir et réflexion profonde, tout en incitant à penser par soi-même. Créateur du format MVM4, il déconstruit les discours dominants avec une grille d’analyse en quatre mouvements : Observation, Identification, Fragmentation, Association/Défragmentation. Sa maxime : "On va tous mourir, oui, mais pas tout de suite."
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