Le 5 mars 2025, quelques mois après l’élection de Donald Trump en novembre 2024, Elbridge Colby, son candidat au poste de sous-secrétaire aux affaires politiques du Pentagone, a été auditionné par le Sénat. L’administration Trump venait de réduire l’aide militaire à l’Ukraine, une décision qui a suscité des interrogations sur l’engagement des États-Unis en Europe et leur capacité à faire face à la montée en puissance de la Chine.
« Nous devons nous concentrer sur la menace existentielle que représente la Chine. Nous n’avons ni les moyens ni l’intérêt de mener plusieurs guerres en même temps. »
Elbridge Colby
Face aux sénateurs, Colby a défendu cette décision en expliquant que la priorité des États-Unis devait être l’Indo-Pacifique. Il a soutenu que Washington ne pouvait pas mener plusieurs guerres en même temps et devait concentrer ses efforts sur Pékin. Lorsqu’on lui a demandé de qualifier les actions russes en Ukraine, il a soigneusement évité le terme d’« invasion », insistant sur le fait que l’Europe devait désormais assumer une part plus importante de sa propre sécurité.
Un rééquilibrage des priorités américaines
Depuis 2022, les États-Unis mènent un double front, en soutenant massivement l’Ukraine tout en renforçant leur posture militaire en Asie. Avec Trump de retour à la Maison-Blanche, un changement stratégique s’opère.
Menace | Position d’Elbridge Colby | Critique des Sénateurs |
Chine 🇨🇳 | Menace principale. Les États-Unis doivent se recentrer sur l’Indo-Pacifique. | Un retrait américain d’Europe pourrait encourager Pékin à accélérer ses ambitions à Taïwan. |
Russie 🇷🇺 | Menace secondaire. L’Europe doit prendre la responsabilité de la guerre en Ukraine. | Une réduction du soutien à l’Ukraine affaiblirait la crédibilité des États-Unis auprès de leurs alliés européens. |
Iran 🇮🇷 | Acteur perturbateur, mais gérable via les alliés régionaux. | Son programme nucléaire progresse rapidement et pourrait forcer une intervention militaire américaine. |
Corée du Nord 🇰🇵 | Problème marginal sur le plan stratégique. | Fournit des armes à la Russie et améliore son arsenal nucléaire, augmentant l’instabilité régionale. |
L’approche de Colby repose sur un constat simple : les États-Unis n’ont plus les moyens de se disperser. Pour lui, l’Europe doit assurer sa propre défense et Washington doit concentrer ses forces face à Pékin. Mais cette vision est contestée, car l’axe sino-russe ne joue pas la carte de la spécialisation des conflits. En multipliant les fronts, Moscou et Pékin forcent les États-Unis et leurs alliés à s’éparpiller.
Un axe sino-russe qui se consolide
Loin d’être de simples partenaires d’opportunité, la Chine, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord forment un bloc stratégique structuré. Le Center for a New American Security (CNAS) qualifie cette alliance de « bloc de l’autocratie », qui fonctionne sur une logique de renforcement mutuel.
« L’axe sino-russe a compris que la guerre moderne n’est pas qu’une question de combats militaires, mais de contrôle du temps et de l’espace stratégique. »
Rapport du CNAS, février 2025.
Pays | Rôle dans l’axe | Actions récentes |
Russie 🇷🇺 | Pivot militaire et énergétique. | Intensifie sa coopération avec Pékin, s’appuie sur l’Iran et la Corée du Nord pour compenser l’usure de son arsenal en Ukraine. |
Chine 🇨🇳 | Soutien économique et technologique. | Contourne les sanctions occidentales, finance la Russie et développe des infrastructures stratégiques communes. |
Iran 🇮🇷 | Soutien militaire et stratégique. | Fournit des drones et des missiles à Moscou, poursuit son programme nucléaire. |
Corée du Nord 🇰🇵 | Fournisseur de munitions et missiles. | Expédie des armes à la Russie en échange de soutien technologique et d’aide alimentaire. |
Ce bloc ne cherche pas seulement à survivre face aux pressions occidentales. Il met en place une stratégie de fragmentation, poussant les États-Unis à se disperser sur plusieurs théâtres d’opérations simultanés. Pendant que la Russie maintient la pression en Ukraine, la Chine surveille la réaction occidentale, l’Iran intensifie ses provocations au Moyen-Orient et la Corée du Nord multiplie ses essais balistiques.
L’option RAND : négocier avec la Russie pour isoler Pékin ?
Alors que Colby prône un recentrage stratégique, certains analystes du think tank RAND proposent une alternative : exploiter la faiblesse russe pour éloigner Moscou de Pékin. L’idée repose sur une hypothèse simple : si les États-Unis parvenaient à apaiser leur relation avec la Russie, ils pourraient concentrer tous leurs efforts sur la Chine.
Argument de RAND | Réalité Géopolitique |
Un rapprochement avec Moscou permettrait d’isoler Pékin. | Moscou dépend trop de Pékin pour s’en détacher. |
Un apaisement en Ukraine libérerait des ressources pour l’Indo-Pacifique. | La Russie poursuit son offensive et n’a aucun intérêt à ralentir sa guerre. |
« L’idée d’un rapprochement avec la Russie est séduisante, mais naïve : Poutine sait qu’il a plus à gagner avec Pékin qu’avec Washington. »
Analyse RAND, janvier 2025
Mais cette stratégie se heurte à un problème fondamental : la Russie ne peut pas abandonner la Chine. Pékin est devenu son principal soutien économique, achetant son pétrole et ses matières premières, et lui fournissant des technologies sensibles. Poutine n’a ni l’envie ni la possibilité de trahir Xi Jinping, qui représente son seul levier face aux sanctions occidentales.
L’Europe se réveille : Du E3 au E5
Face aux incertitudes américaines, l’Europe tente de prendre ses responsabilités. Le E3 (France, Allemagne, Royaume-Uni) s’est récemment élargi au E5 avec l’intégration de l’Italie et de la Pologne. Ce format marque un tournant pour la défense européenne, avec une ambition clairement affichée : structurer une capacité militaire autonome et réduire la dépendance aux États-Unis.
Action | Explication |
Soutien militaire accru à l’Ukraine | Garantir la continuité des livraisons d’armes, indépendamment des décisions américaines. |
Mutualisation des acquisitions militaires | Acheter en commun et développer des productions conjointes pour optimiser les ressources. |
Relocalisation industrielle | Réduire la dépendance aux importations d’armements et sécuriser la production en Europe. |
Développement de la défense spatiale et sol-air | Mieux détecter et contrer les menaces à longue portée. |
« La première garantie de sécurité pour l’Ukraine, c’est la force de son armée. Et nous, Européens, devons prendre nos responsabilités pour garantir une paix durable. »
Sébastien Lecornu, ministre français des Armées
Sébastien Lecornu, ministre français des Armées, a souligné la nécessité d’un effort collectif européen et affirmé que « les Européens doivent prendre leurs responsabilités ». L’Europe, qui a longtemps compté sur Washington pour garantir sa sécurité, doit désormais accélérer son autonomie stratégique.
Des alliances en mutation
Les décisions prises en 2025 seront déterminantes pour l’avenir de la sécurité mondiale.
Bloc | Dynamique actuelle |
États-Unis 🇺🇸 | Tentent de réajuster leur posture stratégique entre l’Europe et l’Indo-Pacifique. |
Europe 🇪🇺 | Prend conscience de la nécessité d’une autonomie militaire avec l’E5. |
Bloc sino-russe 🇨🇳🇷🇺 | Consolide ses alliances et exploite les failles occidentales. |
« Celui qui dicte le tempo d’une guerre finit par en déterminer l’issue. Aujourd’hui, la Chine et la Russie avancent leur jeu pendant que l’Occident débat. »
Rapport du CNAS, mars 2025
Si les États-Unis réduisent leur engagement en Europe, la Russie pourrait en profiter pour accentuer son emprise sur l’Ukraine. Si l’Europe ne renforce pas rapidement sa défense, elle restera dépendante des décisions américaines. Et si la Chine maintient son alliance avec Moscou et Téhéran, elle pourrait continuer à remodeler l’ordre mondial à son avantage.
Les mois à venir seront donc décisifs pour voir si l’Occident est capable d’une réponse cohérente face à un bloc autocratique qui, lui, semble déjà avoir une stratégie bien définie.