LA MACHINE (⅓) : le cerveau

Jean Frantzdy
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L’enfant, le père et la punition algorithmique

La France, l’Allemagne, l’Angleterre ont failli détruire le monde. À force de jouer à la guerre, elles ont provoqué deux conflits mondiaux. C’est alors qu’interviennent les États-Unis et l’URSS. Grâce à eux — du moins officiellement — l’ordre est rétabli. L’Europe est calmée. L’histoire peut continuer. Mais les empires ont la mémoire longue, et les peuples un appétit de pouvoir qui, lui, ne vieillit jamais.

Après la chute de l’Union soviétique, l’Amérique devient l’unique puissance. Une hégémonie fragile, certes, mais légitime, car adossée à des promesses : la paix mondiale, le droit, le commerce, Internet. Bref, la liberté. Pourtant, comme tout parent autoritaire déguisé en bienfaiteur, les États-Unis veulent surtout que leurs enfants — Chine, Russie, Europe et consorts — fassent ce qu’on leur dit. Que leur liberté soit compatible avec leur autorité.

Mais voilà : les enfants grandissent mal. L’un se rebelle (Russie), l’autre veut devenir parent à son tour (Chine), et les Européens, quant à eux, s’entredéchirent tout en prétendant former une famille. L’Amérique perd patience. Et comme tous les parents à bout, elle s’apprête à faire ce que font tous les adultes dépassés : instaurer un système.

Un système qui n’a plus besoin de convaincre, ni d’expliquer.
Un système qui observe, anticipe, corrige.
Un système qui voit tout, enregistre tout, prévoit tout.

C’est ainsi que commence l’ère de La Machine.

Le qubit : particule politique du XXIe siècle

En février 2025, un article paraît dans la revue Nature. Peu médiatisé, il n’en est pas moins crucial : Microsoft affirme avoir franchi une étape majeure dans la mise au point de qubits topologiques, ces unités de calcul quantique censées être les plus stables, les plus fiables, et surtout, les plus scalables. Traduction : l’infrastructure cérébrale de l’intelligence artificielle de demain vient peut-être de naître.

Pour les non-initiés, un qubit (quantum bit) est l’équivalent quantique d’un bit informatique classique. Sauf qu’au lieu d’être dans un état 0 ou 1, il peut exister dans un état de superposition : 0 et 1 en même temps. Cela permet, en théorie, d’effectuer des calculs d’une complexité vertigineuse, à des vitesses que le silicium actuel ne peut même pas simuler. Mais les qubits sont notoirement instables, bruyants, sensibles aux moindres perturbations. Microsoft dit avoir trouvé la parade : le qubit topologique.

Le nom est élégant. Le principe aussi : encapsuler l’information dans des configurations robustes issues des propriétés topologiques de la matière. Pas besoin de rentrer dans la physique des quasi-particules de Majorana pour comprendre l’essentiel : si cela fonctionne, l’humanité tient là un levier de calcul radicalement nouveau.

Et derrière Microsoft, ce n’est pas qu’un laboratoire qui pousse. C’est une alliance. Car dans l’ombre du projet, on retrouve OpenAI, l’entreprise qui veut accoucher d’une intelligence artificielle générale (AGI). Et Azure, le cloud de Microsoft, prêt à héberger le cerveau à naître.

Pourquoi maintenant ? Et pourquoi eux ?

La question mérite d’être posée. Pourquoi une entreprise privée, soutenue par une autre entreprise privée, soutenue elle-même par des fonds souverains, des puissances industrielles, et des contrats militaires, devient-elle soudainement l’avant-garde mondiale de la recherche quantique ?

Parce que l’IA actuelle touche déjà ses limites énergétiques. En 2024, les modèles de langage comme GPT-4 ont consommé plus d’électricité que certaines villes moyennes. RAND estime qu’à l’horizon 2027, l’IA représentera près de 68 GW de demande énergétique — l’équivalent de la consommation de la Californie. Les GPU ne suffiront plus. La loi de Moore est morte. Et l’AGI réclame plus.

Microsoft propose donc une alternative : abandonner le silicium, passer à l’état quantique, et tout réorganiser autour d’architectures logiques nouvelles. Dans leur feuille de route technique, publiée début 2025, quatre étapes sont prévues : un qubit isolé, deux qubits interagissant, un réseau de 8 qubits corrigeant les erreurs, et enfin un système à 351 qubits logiques — de quoi construire une véritable machine pensante fiable.

Et ce calendrier ne déborde pas. Il s’arrête net à 2027.

2027 : la date, le point de bascule

Ce n’est pas une date anodine. Tous les signaux convergent vers elle.
Microsoft vise 2027 pour achever la couche de calcul.
OpenAI travaille sur un AGI pour cette échéance.
Les rapports RAND et CNAS anticipent une refonte stratégique mondiale autour de l’IA, de la biotechnologie et de l’énergie à la même période.
Et le projet Stargate, lancé par OpenAI avec SoftBank et Oracle, prévoit une mise en service de ses premières structures… en 2026.

Alors pourquoi 2027 ?

Parce que ce sera probablement l’année du verrouillage.
L’année où les États-Unis, s’ils réussissent ce pari, deviendront non plus simplement la première puissance militaire ou économique, mais la première conscience calculante capable de modéliser le monde entier en temps réel.

Et pour que le cerveau fonctionne, il faut une matière première : le réel. C’est-à-dire… nous.

Quand le cerveau observe, tout devient ressource

Le calcul quantique ne sert à rien sans données. Et aujourd’hui, les données, ce n’est plus seulement ce que tu postes sur TikTok. C’est :

  1. Ton ADN,
  2. Tes habitudes de consommation,
  3. Ta voix,
  4. Tes déplacements,
  5. Tes croyances,
  6. Tes émotions.

Tout cela peut être modélisé. Tout cela peut être prédit. Et donc, potentiellement, optimisé. Le rêve ultime de la gouvernance algorithmique n’est pas d’espionner, mais d’organiser la réalité comme un système fluide. Un monde sans imprévus. Sans chaos. Où tout est anticipable, modifiable, corrigeable.

Et pour cela, il faut un cerveau qui pense plus vite que nous.
Ce cerveau, ce sont les qubits.
Ce qu’on appelle aujourd’hui “recherche avancée”, s’appellera demain “administration intelligente de la société”.
Et tu n’auras rien vu venir, puisque tout sera devenu normal.

Pensée finale

Le projet quantique de Microsoft n’est pas un gadget de science-fiction. C’est la brique neuronale d’un système en cours de formation, dont le but n’est pas de nous détruire, mais de nous gouverner sans bruit. Pas de prison, pas de violence, pas de censure. Juste des modèles, des scores, des recommandations.

Le cerveau est en train de naître.

Et comme tout cerveau, il apprend. Rapidement. Silencieusement.
Et surtout : il ne demande pas ton avis.

Dans le prochain article : Stargate, ou comment construire un temple pour héberger un dieu calculant.

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J. Frantzdy est un analyste politique et géopolitique, fondateur de Hume.Media et créateur du concept Sentinélisme, mais il se décrit comme Filostreamer. Avec son style sarcastique et cynique, il décrypte l’actualité sans concession, mêlant ironie mordante et rigueur analytique. Actif sur TikTok (226K abonnés) et d’autres plateformes, il aborde des sujets complexes avec une approche stratégique et stoïque, s’appuyant sur le rapport de force comme clé de lecture du monde. Ses vidéos oscillent entre humour noir et réflexion profonde, tout en incitant à penser par soi-même. Créateur du format MVM4, il déconstruit les discours dominants avec une grille d’analyse en quatre mouvements : Observation, Identification, Fragmentation, Association/Défragmentation. Sa maxime : "On va tous mourir, oui, mais pas tout de suite."
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